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Bienvenue ! 25/02/2010

Bonjour à tous et à toute !
Je m'appelle Naughtymily et je vous souhaite la bienvenue sur mon blog, consacré à mon histoire yaoi sur les jumeaux Kaulitz.
Contrairement à d'autres histoires, dans ma fic, Bill et Tom ne sont pas jumeaux, pas même frères et ils n'ont en outre pas le même âge.
Tom est l'ainé de neuf ans.

Je tiens à préciser que cette histoire est totalement fictive et que je ne gagne aucun argent en l'écrivant.
D'autre part, elle parle d'une histoire d'amour, incluant des scènes de sexe, entre deux hommes. Donc si cela ne vous plait pas, cliquer sur la petite croix en haut à droite de la fenêtre. Et bon vent !
Sinon, vous êtes les bienvenus !

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Résumé : 25/02/2010

Jeune et joli instituteur à Loitsche, en Allemagne, Bill est pris en otage par un détenu en cavale. Un détenu pas comme les autres. Un homme qui a deffrayé la chronique pendant des années, Tom Kaullitz, le célèbre acteur et réalisateur, condamné à quarante-cinq ans de prison pour le meurtre de sa femme...
Peu à peu, une étrange relation naît entre le raviseur et l'otage terrifié. Tom réussit à convaincre Bill de son innocence. La peur se transforme en désir, puis en folle passion. Une passion que Bill défendra bec et ongles contre les médias qui l'accusent d'être le complice de Tom, la police, qui les harcèle, leur tend des pièges redoutables, et tous ceux qui font obstacle à leur bonheur...

Prologue 25/02/2010

PROLOGUE

1998


Clemence Kämper se tenait devant les portes qui donnaient sur la véranda, ses traits aristocratiques figés en un masque de cire alors qu'elle observait son maître d'hôtel faire circuler un plateau de boissons rafraîchissantes à ses petits-enfants.

C'était l'été et ces derniers avaient quitté leurs diverses écoles privées pour venir passer ici les vacances. Au-delà de la véranda, dans la luxuriante vallée en contrebas, on apercevait distinctement la ville de Ahrensburg avec ses rues tortueuses, bordées d'arbres, et son parc parfaitement entretenu, son pittoresque quartier commercial et, sur la droite, les collines du Country Club. Le centre de Ahrensburg était occupé par un groupe d'immeubles en brique rouge, dont celui des Industries Kämper, directement ou indirectement à l'origine de la prospérité économique de la plupart des familles de cette ville d'Allemagne. Comme presque toutes les communautés réduites, Ahrensburg obéissait à une hiérarchie sociale bien établie, et la famille Kämper était aussi solidement installée au sommet de cette pyramide que leur demeure sur le plus haut promontoire de la région.

Ce jour-là, Clemence Kämper ne se préoccupait pourtant ni de la vue que l'on contemplait de sa terrasse ni du statut social qu'elle avait acquis en naissant et amélioré par son mariage, mais du coup terrible qu'elle était sur le point de porter à ses trois détestables petits-enfants. Marcus, qui à seize ans était le plus jeune, vit qu'elle l'observait et prit à contrec½ur un verre de thé glacé sur le plateau d'argent, délaissant le Champagne. Sa s½ur et lui se ressemblaient comme deux gouttes d'eau, pensa Clemence avec mépris. Ils étaient tous deux gâtés, mous, dépravés et irresponsables. Ils buvaient trop, jetaient l'argent par les fenêtres et flambaient. C'étaient de sales gosses pourris qui ignoraient tout de l'autodiscipline. Mais tout cela allait cesser.

Son regard suivit le maître d'hôtel qui tendait à présent le plateau à Jennifer. Celle-ci portait une robe bain de soleil moulante au décolleté plongeant. Quand Jennifer s'aperçut que sa grand-mère la fixait, elle lui jeta un regard hautain et provocateur du haut de ses dix-sept ans et, dans un geste de défi infantile, se servit deux coupes de Champagne. Clemence Kämper l'observa sans rien dire. La jeune fille était le portrait de sa mère, une coureuse imbibée d'alcool et frivole, morte huit ans auparavant quand le fils de Clemence avait perdu le contrôle de sa voiture de sport sur une plaque de verglas, tuant sa femme et lui-même, et laissant quatre jeunes orphelins. D'après le rapport de police, ils étaient tous deux ivres et roulaient à cent soixante kilomètres à l'heure.
Six mois plus tôt, en dépit de son âge avancé et du mauvais temps, son propre mari s'était tué dans l'avion qu'il pilotait, alors qu'il allait soi-disant pêcher à dans l'Ontario. Le mannequin de vingt-cinq ans qui se trouvait également dans l'appareil devait sans doute servir d'appât au bout de son hameçon, songea-t-elle avec une vulgarité qui ne lui ressemblait guère et une indifférence glacée. Tous ces accidents mortels illustraient à la perfection la débauche et l'insouciance qui caractérisaient l'existence des hommes de la famille depuis des générations. Arrogants, intrépides et beaux, ils avaient tous vécu, jour après jour, comme s'ils étaient indestructibles et n'avaient de comptes à rendre à personne.

Clemence avait dû passé sa vie cramponnée aux derniers vestiges de sa dignité, tandis qu'un mari libertin dilapidait sa fortune pour satisfaire ses vices et apprenait à ses petits-enfants à faire de même. L'an passé, alors qu'elle dormait au premier étage, il avait amené des prostituées dans sa maison, dont il avait partagé les faveurs avec ses petits-fils. Tous sauf Julian. Julian, son bien-aimé...

Doux, intelligent et ingénieux, Julian était le seul à ressembler aux hommes de la famille de Clemence. C'était pourquoi elle l'aimait de tout son être. Mais Julian était mort, alors que son frère Tom était bien vivant, et que sa vitalité même lui était une offense. Du coin de l'½il, elle le vit gravir d'un pas alerte les marches de pierre qui menaient à la véranda pour répondre à son appel. La bouffée de haine qu'elle éprouva à la vue de ce grand jeune homme de dix-huit ans aux cheveux blonds coiffé en dreads qui lui donnait l'allure d'un rappeur US, lui parut quasi insupportable. Elle serra les doigts autour du verre qu'elle tenait et refoula l'envie de le lui jeter à la figure, de le labourer de ses ongles.

Tom Kämper était le portrait craché de son grand-père au même âge,ormis sa coiffure pour le moins originale, mais ce n'était pas pour cela qu'elle le détestait. Elle avait une bien meilleure raison, et Tom la connaissait parfaitement. Dans quelques minutes, il allait enfin payer pour ce qu'il avait fait, pas assez toutefois. Elle ne pouvait pas lui infliger un châtiment à la mesure de son acte, et elle méprisait presque autant son impuissance que ce garçon.

Elle attendit que le maître d'hôtel lui ait servi une coupe de Champagne pour se diriger vers la véranda.

- Tu te demandes sans doute pourquoi j'ai organisé cette réunion de famille aujourd'hui, dit-elle.

Adossé à la balustrade, Tom la regardait en observant un silence neutre, mais Clemence surprit le regard d'ennui agacé qu'échangèrent Marcus et Jennifer, qui étaient assis sous le parasol. Ils avaient visiblement hâte de quitter la terrasse pour aller rejoindre leurs amis, des adolescents comme eux, avides de sensations fortes, amoraux et faibles, qui faisaient ce que bon leur semblait, puisque la fortune familiale les tirerait à coup sûr de n'importe quel pétrin.

- Je vois bien votre impatience, dit-elle en se tournant vers eux. J'irai donc droit au but. Vous ne vous êtes jamais posé de questions, j'en suis certaine, sur quelque chose d'aussi trivial que votre situation financière. Le fait est que votre grand-père était beaucoup trop occupé par ses « activités sociales » et bien trop convaincu de son immortalité pour vous constituer un pécule convenable après la mort de vos parents. Par conséquent, je suis la seule à contrôler la totalité de ses biens. Au cas où vous vous demanderiez ce que cela signifie, je me ferai un plaisir de vous l'expliquer, poursuivit-elle avec un sourire satisfait. Tant que vous suivrez des études, que vous accumulerez les diplômes et vous comporterez d'une manière que je ne jugerai pas inacceptable, je continuerai à assurer vos frais de scolarité et vous permettrai de conserver vos voitures de sport. Point final.

- Et ma pension et mes frais divers, si j'entre à l'université de Paris l'année prochaine ? demanda aussitôt Jennifer, plus perplexe qu'inquiète.

- Il n'y aura pas de « frais divers ». Tu habiteras ici et tu iras à l'université d'Hamburg. Si tu fais tes preuves au cours des deux années qui viennent, alors et seulement alors te permettrai-je d'aller étudier à Paris.

- L'université d'Hamburg, répéta Jennifer, furieuse. Ce n'est pas sérieux !

- Tu peux me croire, Jennifer. Ose seulement me défier et je te renvoie sans un sou. Si j'entends encore parler de tes soirées de débauche, de saoulerie et de drogue, tu n'auras plus l'ombre d'un dollar. Si tu avais le moindre doute, cela vaut aussi pour toi, ajouta-t-elle en jetant un coup d'oeil à Marcus. Tu ne retourneras donc pas à Exeter l'automne prochain, tu finiras tes études secondaires ici.

- Tu ne peux pas nous faire ça ! explosa Marcus. Grand-père ne l'aurait jamais permis !

- Tu n'as pas le droit de régenter notre vie ! gémit Jennifer.

- Si ma proposition ne te plaît pas, déclara Clemence d'une voix de fer, je te suggère de te trouver un travail de serveuse ou un souteneur, puisque ce sont les deux seules carrières qui te conviennent pour le moment.

Elle les regarda blêmir et opina du chef avec une satisfaction manifeste.

- Et Tom ? demanda Marcus d'une voix maussade. Il a d'excellentes notes à Oxford. Tu ne vas pas l'obliger à vivre ici, lui aussi ?

Le moment qu'elle attendait était enfin venu.

- Non, dit-elle. Sors d'ici ! aboya-t-elle en se retournant pour faire face à Tom. Quitte cette maison et ne reviens jamais ! Je ne veux plus revoir ton visage ni entendre ton nom.

S'il n'avait pas brusquement serré les mâchoires, on aurait pu penser que les paroles de sa grand-mère ne produisaient aucun effet sur lui. Il ne demanda aucune explication, car il n'en avait pas besoin. En fait, il s'y attendait dès l'inFrankt où elle avait lancé cet ultimatum à sa s½ur. Sans un mot, il se redressa, tendit la main vers les clés de voiture qu'il avait jetées sur la table, mais la voix cinglante de Clemence arrêta son geste.

- Laisse ça ! Tu n'emporteras que ce que tu as sur le dos.

Il retira sa main et regarda son frère et sa s½ur, comme s'il attendait une intervention de leur part. Mais ces derniers étaient trop submergés par leur propre malheur pour dire quoi que soit, ou redoutaient de partager son sort à la moindre rebuffade.

Leur lâcheté et leur absence totale de solidarité déplurent à Clemence qui décida néanmoins d'écraser dans l'½uf toute velléité de rébellion ultérieure.

- Si l'un de vous le contacte ou se laisse contacter, les avertit-elle, tandis que Tom se dirigeait vers l'escalier de la véranda, si, par exemple, vous assistiez à la même soirée, vous subiriez le même sort. C'est clair ?

A l'égard du petit-fils qui s'éloignait, elle avait une tout autre menace à proférer.

- Tom, si tu as l'intention de faire appel aux largesses d'un de tes amis, n'y songe pas. Les Industries Kämper sont le premier employeur d'Ahrensburg, et j'en possède jusqu'à la moindre parcelle. Personne ne t'aidera au risque d'encourir mon courroux et de perdre son emploi.

En l'entendant, il se retourna sur la dernière marche et lui lança un regard si froidement méprisant qu'elle se rendit compte un peu tard que l'idée de compter sur ses amis ne l'avait pas effleuré. Mais ce qui l'intéressa le plus, ce fut l'émotion qu'elle décela dans ses yeux avant qu'il se détourne. Etait-ce de l'angoisse ? Ou de la fureur ? Elle espérait de toute son âme que c'étaient les deux.

******************

Le camion ralentit avant de s'arrêter pesamment devant l'homme qui marchait le long de la grand-route, une veste de sport jetée sur l'épaule, la tête basse, comme s'il luttait contre un vent de tempête.

- Hé ! lança Frank Schopps. Vous voulez que je vous dépose quelque part ?

Deux yeux couleur chocolat, ébahis, se levèrent vers Frank et, pendant quelques instants, le jeune homme parut complètement désorienté, comme un somnambule, puis il acquiesça d'un brusque hochement de la tête. Quand il monta dans la cabine, Frank remarqua le look de rappeur, mais les vêtements étaient tous d'une marque très connue et hors de prix et se dit qu'il avait pris un jeune étudiant qui, pour une raison ou une autre, faisait du stop.

- Vous êtes à quelle université ? demanda Frank, sûr de son intuition et de ses capacités d'observation.

Le jeune homme déglutit comme s'il avait la gorge serrée, et regarda par la vitre de sa portière.

- Je ne vais pas à l'université, dit-il d'une voix froide et catégorique.

- Votre voiture est tombée en panne ?

- Non.

- Vous avez de la famille dans le coin ?

- Je n'ai pas de famille.

En dépit de la brusquerie de son passager, Frank, qui avait trois grands enfants, eut le senti ment très net que ce garçon se donnait un mal de chien pour maîtriser son émotion. Il attendit quelques minutes avant de lui demander :

- Vous avez un nom ?

- Tom..., répondit-il. Kaulitz, ajouta-t-il après un instant d'hésitation. C'était le nom de jeune fille de sa mère et celle-ci étant autrichienne, le patronyme n'était pas connu dans la région.

- Où allez-vous comme ça ?

- Où vous allez.

- Je vais dans l'est. Berlin.

- Parfait, fit-il d'un ton qui n'incitait pas à la conversation. Ça m'est égal.

Il fallut attendre plusieurs heures avant que le jeune homme se décide à parler.

- Avez-vous besoin d'aide pour décharger votre semi-remorque en arrivant à Berlin ?

Frank lui jeta un regard en biais et reconsidéra aussitôt ses premières conclusions sur Tom Kaulitz. Il était habillé comme un gosse de riche, il avait la diction d'un gosse de riche, mais ce gosse de riche était visiblement sans le sou, hors de son élément et sa chance avait tourné. Il était bien décidé à ravaler son orgueil et à effectuer un travail manuel ordinaire, ce qui, aux yeux de Frank, témoignait tout bien pesé d'un certain cran.

- Vous avez l'air de pouvoir soulever de lourdes charges, dit-il en jetant un coup d'½il rapide au long corps musclé de Kaulitz. Vous avez fait des haltères ou quoi ?

- J'ai boxé à... J'ai boxé.

A l'université, conclut mentalement Frank et, sans doute parce que Kaulitz lui rappelait vaguement ses propres fils qui, à son âge, jouaient les durs, ou parce qu'il sentait que Tom Kaulitz était dans une situation désespérée, il décida de lui donner du travail. Frank lui tendit la main.

- Je m'appelle Schopps, Frank Schopps. Je ne peux pas vous payer cher, mais du moins vous aurez l'occasion de voir un vrai studio de cinéma quand nous serons à Berlin. Ce camion est rempli d'accessoires qui appartiennent aux studios Empire. J'ai signé un contrat de transport avec eux et c'est là que nous allons.

La sombre indifférence avec laquelle Kaulitz accueillit cette information ne fit que confirmer Frank dans la conviction que non seulement son passager était fauché, mais qu'il n'avait pas la moindre idée de la manière dont il pourrait s'en sortir dans un futur proche.

- Si vous me faites du bon boulot, je pourrais glisser un mot à votre sujet au bureau d'embauche des studios, à condition que vous acceptiez de pousser un balai ou de vous servir de votre dos.

Son passager se tourna de nouveau vers la vitre et parut scruter l'obscurité. Juste au moment où Frank avait changé d'avis et se disait que Kaulitz considérait les basses besognes comme indignes de lui, le jeune homme déclara d'une voix éraillée par le soulagement, l'embarras et la gratitude :

- Merci. Ça serait très gentil.

A SUIVRE...

Chapitre 1 : 25/02/2010

Chapitre 1 :

2000

- Je suis Mme Martins du centre de placement familial Zusammen, annonça la femme d'un âge mûr qui foula le tapis d'Orient et se dirigea vers la réceptionniste, un sac sur le bras. Et voici Bill Devilish, ajouta-t-elle froidement en désignant le petit garçon de onze ans qu'elle traînait derrière elle. Il vient voir le Dr Christine Tumm. Je reviendrai le chercher quand j'aurai terminé mes courses.

La réceptionniste sourit au petit garçon.

- Le Dr Tumm te recevra dans quelques minutes, Bill. En attendant, assieds-toi là et remplis cette fiche comme tu le pourras. J'ai oublié de te la donner la dernière fois.

Honteux de son jean miteux et de sa veste crasseuse, Bill contempla avec un certain malaise l'élégante salle d'attente où de fragiles figurines de porcelaine ornaient une table basse ancienne et où des bronzes de valeur trônaient sur des consoles de marbre. En se tenant à une distance respectueuse de la table aux bibelots délicats, il se dirigea vers un fauteuil installé à côté d'un immense aquarium, où des poissons exotiques flânaient entre des dentelles d'algues. Derrière lui, Mme Martins passa de nouveau la tête dans la pièce pour prévenir la réceptionniste :

- Bill risque de voler tout ce qui n'est pas fixé. Il est rapide et roublard. Alors ayez-le à l'½il !

Agacé autant qu'humilié, Bill s'affala dans le fauteuil, puis étendit ses jambes devant lui pour manifester un ennui profond, comme si l'affreuse remarque de Mme Martins ne l'avait pas affectée, mais il rata son effet : ses joues s'empourprèrent comme deux pivoines et ses jambes ne touchaient même pas le sol.

Au bout de quelque temps, il se tortilla pour quitter cette position inconfortable et jeta un regard apeuré à la fiche que la réceptionniste lui avait demandé de remplir. Il tenta de la déchiffrer tout en sachant qu'il ne comprendrait pas les mots. La langue entre les dents, il se concentra intensément sur l'imprimé. Le premier mot commençait par un N comme le NON du NON A LA DROGUE que l'on apercevait sur les affiches le long des rues. Il savait ce que cela voulait dire, parce qu'une de ses amies le lui avait appris. La lettre suivante était un O, comme dans POT, mais ce n'était pas ce mot-là. Il serra fort son crayon en refoulant l'impression familière de frustration et de désespoir qui l'envahissait chaque fois qu'on lui demandait de lire. Il avait appris le mot POT au CP, mais il n'était jamais écrit nulle part ! Fixant d'un ½il noir le texte de la fiche, il se demanda pourquoi les instituteurs apprenaient aux enfants des mots stupides comme POT qui n'apparaissaient que dans les livres des petites classes.

Mais ces livres n'étaient pas stupides, songea Bill, pas plus que les professeurs. Les autres enfants de son âge auraient su lire cette fiche à la noix en un clin d'½il. C'était lui qui en était incapable, lui qui était idiot.

En revanche, se dit-il, il en savait long sur des choses que les autres enfants ne connaissaient pas, car il y prêtait une extrême attention. Et l'une des choses qu'il avait remarquées, c'était que, lorsque l'on vous tendait une fiche, c'était généralement pour y écrire votre nom...

Avec un soin laborieux, il inscrivit B-i-l-l-D-e-v-i-l-i-s-h sur la première moitié de la fiche, puis il s'arrêta là, puisqu'il ne pouvait pas remplir les espaces restants. La colère le submergea à nouveau, mais, au lieu de se laisser complexer par ce morceau de papier, il songea à quelque chose d'agréable, au vent qui vous caresse le visage au printemps. Il se voyait étendu sous un grand arbre feuillu, contemplant les écureuils qui trottaient sur les branches au-dessus de sa tête, quand la voix douce de la réceptionniste, réveillant son inquiétude et son sentiment de culpabilité, lui fit brutalement relever la tête.

- Ce crayon ne marche pas, Bill ?

Bill enfonça la mine dans son jean et la brisa.

- La mine est cassée.

- En voilà un autre !

- J'ai mal à la main aujourd'hui, mentit-il en traînant les pieds. Je n'ai pas envie d'écrire. Et puis il faut que j'aille aux toilettes. Où est-ce ?

- A côté des ascenseurs. Le Dr Tumm va te recevoir très bientôt. Ne traîne pas.

- Non, répondit Bill avec soumission.

Après avoir refermé derrière lui la porte du bureau, il se retourna pour regarder le mot qui y était inscrit et examina attentivement les premières lettres pour les reconnaître à son retour.

- P, murmura-t-il pour ne pas les oublier. S, Y.

Satisfait, il longea le long couloir moquetté, tourna à gauche au bout, puis à droite près du lavabo, mais quand il arriva devant les ascenseurs, il aperçut deux portes où l'on avait encore inscrit des mots. Il était presque sûr qu'il s'agissait des toilettes, parce que, entre autres connaissances précieusement acquises, il avait appris que, dans les grands immeubles, la poignée de la porte des toilettes était différente des autres. Mais aucune de ces portes ne portait les mots GARÇONS ou FILLES, qu'il savait reconnaître, ni les silhouettes raides d'un homme ou d'une femme qui renseignaient les gens comme lui. Avec précaution, Bill appuya la main sur l'une des portes, l'entrouvrit et jeta un coup d'½il furtif. Il recula vite quand il aperçut une femme qui se repoudrait le nez devant le miroir. Car il y avait une chose qu'il savait et que les autres garçons ne savaient sans doute pas. Les femmes perdaient leur calme quand un garçon poussait la porte de leurs toilettes. Bill ouvrit l'autre porte et entra.

Conscient du temps écoulé, il quitta les toilettes et revint rapidement sur ses pas jusqu'à ce qu'il approche de l'endroit où aurait dû se trouver le bureau du Dr Tumm. Son nom commençait par PSY mais, apercevant les lettres PET sur la porte, il se dit que sa mémoire lui jouait un tour et la poussa. Une femme aux cheveux gris, qu'il ne connaissait pas, leva les yeux de sa machine à écrire.

- Oui?

- Désolé, je me suis trompé de bureau, marmonna Bill en rougissant. Savez-vous où se trouve celui du Dr Tumm ?

- Le Dr Tumm ?

- Tumm, vous savez bien, ça commence par PSY !

- PSY... Vous voulez sans doute parler des Psychologues associés ! C'est la salle 2516, au bout du couloir.

D'ordinaire Bill aurait fait semblant de comprendre et aurait erré de bureau en bureau jusqu'à ce qu'il trouve le bon, mais il avait trop peur d'être en retard.

- Pouvez-vous me l'épeler ?

- Pardon ?

- Les chiffres ! fît-il d'un ton désespéré. Epelez comme ça : trois, six, neuf, quatre, deux.

La femme le regarda comme s'il était complètement idiot. Bill savait que c'était ce qu'il était, mais il détestait que les autres s'en aperçoivent.

- Le Dr Tumm est dans la salle deux, cinq, un, six.

- Deux, cinq, un, six, répéta Bill.

- C'est la quatrième porte sur la gauche, ajouta-t-elle.

- Bien ! hurla Bill sous l'effet de la frustration. Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt ?

***********************

La réceptionniste du Dr Tumm leva les yeux quand il entra.

- Tu t'es perdu ?

- Moi ? Pas du tout ! mentit Bill en hochant vigoureusement sa tête aux cheveux longs et noirs avant de regagner son fauteuil.

Ne sachant pas qu'on l'observait derrière une glace qui semblait tout ce qu'il y a d'ordinaire, il se tourna vers l'aquarium. Tout d'abord il remarqua que l'un des superbes poissons était mort et que les deux autres nageaient autour de lui, comme s'ils avaient l'intention de le dévorer. Comme mu par un automatisme, il frappa la vitre du doigt pour les chasser, mais ils revinrent quelques instants plus tard.

- Il y a un poisson mort, dit-il à la réceptionniste en s'efforçant d'atténuer son inquiétude. Je pourrais vous l'ôter de là.

- La femme de ménage l'enlèvera ce soir, mais merci de me l'avoir proposé.

Bill refoula une protestation enfiévrée devant ce qu'il tenait pour une cruauté inutile. Ce n'était pas bien d'abandonner ainsi quelque chose d'aussi beau et d'aussi faible. Il prit un magazine sur la table basse et fit mine de le regarder mais, du coin de l'½il, il surveilla les deux prédateurs. Chaque fois qu'ils revenaient donner de petits coups à leur camarade mort, il jetait un coup d'½il furtif à la réceptionniste pour s'assurer qu'elle ne le regardait pas et tendait la main pour tapoter la paroi de verre.

A quelques mètres de là, dans son bureau, de l'autre côté de la glace sans tain, le Dr Christine Tumm observait le manège de Bill qui tentait généreusement de protéger le poisson mort tout en conservant un masque d'indifférence devant la réceptionniste.

- Le voilà, Bill-la-terreur, dit-elle avec une ironie désabusée en se tournant vers l'homme qui se trouvait à ses côtés, un autre psychiatre qui consacrait depuis peu quelque temps à son projet. Le terrifiant adolescent que les responsables du placement en famille d'accueil ont jugé non seulement «sujet à des troubles d'apprentissage », mais encore intenable, exerçant une mauvaise influence sur ses pairs, bref un fauteur de troubles voué à la délinquance juvénile ! Saviez-vous, poursuivit-elle avec dans la voix une pointe d'admiration amusée, qu'il a organisé une grève de la faim à Zusammen ? Il a persuadé quarante-cinq enfants, plus agés que lui pour la plupart, de l'appuyer, alors qu'il revendiquait une amélioration de la cantine ?

Le Dr Axel Lehr observa le petit garçon à travers le miroir sans tain.

- Je suppose qu'il avait un besoin latent de défier l'autorité ?

- Non, répondit sèchement le Dr Tumm, il avait un besoin latent de mieux manger. Le régime alimentaire de Zusammen est nutritif certes, mais insipide. J'y ai goûté.

Lehr lança un regard sidéré à son associée.

- Et les vols ? Vous ne pouvez pas évincer ce problème aussi facilement.

Une épaule contre le mur, Christine pencha la tête vers l'enfant dans la salle d'attente.

- Avez-vous déjà entendu parler de Robin des Bois ? fit-elle avec un sourire.

- Evidemment. Pourquoi ?

- Parce que vous avez devant vous une version adolescente et contemporaine de Robin des Bois. Bill pourrait vous chiper votre bourse sans même que vous vous en aperceviez. Il est très rapide.

- Ce n'est pas vraiment un critère pour l'envoyer chez vos cousins qui ne se doutent de rien, puisque, si j'ai bien compris, c'est ce que vous avez l'intention de faire.

Le Dr Tumm haussa les épaules.

- Bill vole de la nourriture, des vêtements ou des jouets, mais il ne garde rien. Il distribue son butin aux plus petits.

- Vous en êtes certaine ?

- Absolument. J'ai vérifié.

Axel Lehr esquissa un sourire réticent en étudiant le petit garçon.

- Il ressemble plus à Peter Pan qu'à Robin des Bois. Il ne correspond pas du tout à l'idée que je m'en étais faite d'après son dossier.

- Il m'a surpris, moi aussi, reconnut le Dr Tumm. Le directeur du centre de placement Zusammen, où il réside actuellement, l'a taxé de « problème disciplinaire avec une prédilection pour l'absentéisme, les comportements perturbateurs, le vol et la fréquentation de garçons peu recommandables ».

Se fiant à ces commentaires défavorables, le Dr Tumm s'était attendue à trouver en Bill Devilish un garçon dur et costaud, belliqueux, dont les relations masculines indiquaient sans doute un développement physique précoce, voire une activité sexuelle. Elle était restée ébahie quand, deux mois plus tôt, ce petit lutin pas très net était entré dans son bureau d'un pas nonchalant, avec son jean, son sweatshirt déchiré et ses longs cheveux noirs. Bill Devilish n'était pas le caïd en herbe auquel s'attendait le Dr Tumm, mais un gamin séduisant au visage mangé par deux immenses yeux aux cils épais, d'un intense marron chaud. Par contraste avec cette frimousse mutine et ses yeux innocemment charmeurs, il y avait une bravade enfantine dans l'attitude qu'il avait eue dans son bureau, le menton en avant et les mains dans les poches.

Christine avait été fascinée dès ce premier rendez-vous, mais cette fascination avait commencé bien avant, presque au moment où, chez elle, elle avait ouvert son dossier et lu ses réponses à la batterie de tests, qui faisait partie du processus d'évaluation que Christine avait récemment mis au point. Quand elle eut terminé, Christine avait déjà une bonne idée du fonctionnement mental de l'enfant, de l'ampleur de sa souffrance et des détails de sa terrible situation.

Abandonné à la naissance par ses parents et rejeté par deux familles adoptives, Bill en avait été réduit à passer son enfance à la frontière des bas quartiers de Leipzig, dans divers foyers d'accueil tous plus surchargés les uns que les autres. Toute sa vie, la seule source de véritable chaleur humaine lui était venue de ses compagnons, des enfants crasseux, débraillés, tout comme lui, qu'il considérait philosophiquement comme « les siens », des gosses qui lui avaient appris à chaparder dans les magasins et, plus tard, à faire l'école buissonnière. Vif d'esprit et encore plus de doigté, il avait très rapidement excellé à ces deux « sports » au point que l'on avait beau le changer souvent de foyer, il parvenait toujours à bénéficier d'une certaine popularité et du respect de ses pairs. Ainsi, quelques mois auparavant, une bande de garçons beaucoup plus âgés avait accepté de lui apprendre le moyen de forcer les portières de voitures et de les faire démarrer en établissant un contact entre les fils, ce qui avait valu à tout le groupe, y compris à Bill, pourtant simple observateur, de se faire arrêter par un flic de Leipzig à l'affût.

Ce fut la première arrestation de Bill et, bien qu'il n'en sût rien, ce fut aussi sa première véritable « chance », puisque tout cela avait attiré sur lui l'attention du Dr Tumm. Après avoir été arrêté, quoique un peu injustement, pour tentative de vol, Bill fut dirigé vers le nouveau programme expérimental du Dr Tumm, qui comprenait une batterie de tests de psychologie et d'intelligence, des entretiens et des évaluations menées par son groupe de psychiatres et de psychologues, tous volontaires. Ce programme était censé empêcher les adolescents dont l'Assistance publique avait la charge de sombrer dans la délinquance ou pire.

Dans le cas de Bill, le Dr Tumm s'était fermement engagée en ce sens et chacun savait que, lorsqu'elle s'était fixé un objectif, elle l'atteignait. A près de cinquante ans, Christine Tumm avait un physique sévère mais bienveillant, un gentil sourire et une volonté de fer. A son impressionnante collection de diplômes médicaux et à son arbre généalogique digne du Bottin mondain venaient s'ajouter de nombreuses qualités: intuition, compassion et dévouement total. Avec l'infatigable ardeur d'une missionnaire entièrement préoccupée du salut des âmes égarées, elle avait renoncé à son cabinet privé et se consacrait à présent aux pauvres victimes adolescentes d'un système public débordé et doté de fonds nettement insuffisants. Pour atteindre son but, le Dr Tumm exploitait de manière éhontée tous les instruments à sa disposition, n'hésitant pas à faire appel au soutien de ses collègues, comme Axel Lehr. Dans le cas de Bill, elle avait même enrôlé des cousins éloignés qui, bien que loin d'être riches, avaient de la place dans leur maison et, espérait-elle, dans leur c½ur, pour un petit garçon très spécial.

- Je tiens à ce que vous jetiez un coup d'½il, dit Christine, qui tira le rideau devant la paroi de verre au moment précis où Bill se levait en regardant désespérément l'aquarium et plongeait les deux mains dans l'eau.

- Mais qu'est-ce que..., commença Axel Lehr, puis, dans un silence stupéfait, il observa le petit garçon qui s'avançait vers la réceptionniste, le poisson mort dans ses mains dégoulinantes.

Bill avait beau savoir qu'il n'aurait pas dû mouiller le tapis, il ne pouvait pas supporter le spectacle de cet animal si beau aux nageoires longues et gracieuses dévoré par ses compagnons. Ne sachant trop si la réceptionniste l'avait vu ou faisait mine de l'ignorer, il vint se placer derrière elle.

- Excusez-moi, lança-t-il d'une voix tonitruante en tendant les mains.

La réceptionniste, qui était complètement absorbée par sa frappe, sursauta, pivota et étouffa un cri en voyant le poisson luisant et dégoulinant qu'on lui présentait.

Bill recula prudemment d'un pas, mais tint bon.

- Il est mort, dit-il hardiment en s'efforçant de ne pas laisser transparaître la pitié qu'il éprouvait. Les autres vont le manger et je ne veux pas voir ça. C'est dégoûtant ! Si vous me donnez une feuille de papier, je l'envelopperai et vous pourrez le mettre à la corbeille.

Quand elle fut remise de son choc, la réceptionniste réprima un sourire, ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit des mouchoirs en papier, qu'elle tendit à l'enfant.

- Est-ce que tu veux l'emporter pour l'enterrer chez toi?

C'était exactement ce que Bill aurait aimé faire, mais il crut percevoir un certain amusement dans la voix de la femme. Il enveloppa donc le poisson dans son linceul de papier et le brandit avec mépris.

- Je ne suis pas bête à ce point, vous savez. Ce n'est qu'un poisson, pas un lapin ou quelque chose comme ça.

De l'autre côté de la glace, Lehr riait doucement en hochant la tête.

- Il meurt d'envie de faire des funérailles décentes à cet animal, mais il est trop fier pour l'admettre. Et ses problèmes d'apprentissage ? ajouta-t-il d'un ton plus posé. Si ma mémoire est bonne, il n'est qu'en CEI.

Le Dr Tumm eut un sourire significatif et prit sur son bureau le dossier contenant les résultats des tests que Bill venait de passer.

- Regardez ce qu'il obtient à l'oral, quand on ne lui demande pas de lire ! s'exclama-t-elle en lui tendant le dossier ouvert.

Axel Lehr obtempéra et rit de bon c½ur.

- Cet enfant a un QI plus élevé que le mien.

- Bill est quelqu'un de très particulier, Axel. J'en avais déjà eu un aperçu en lisant son dossier mais, quand je l'ai vue en tête à tête, j'ai compris que c'était vrai. Il est bagarreur, courageux, sensible et très intelligent. Derrière la bravade, il y a une incroyable gentillesse, un espoir insatiable et un optimisme à la don Quichotte auquel il s'accroche, bien que la laideur de la réalité le mette à mal. Il ne peut pas améliorer sa propre situation mais, quel que soit le centre d'accueil dans lequel il se trouve, il s'attache inconsciemment à protéger les enfants. Il vole pour eux, ment pour eux, lance des grèves de la faim, et ils le suivent tous comme Till l'Espiègle. A onze ans, c'est un chef-né, mais il emploie de telles méthodes que, si on ne l'en détourne pas très vite, il finira dans un centre de détention pour jeunes délinquants et plus tard en prison. Et il y a pire.

- Que voulez-vous dire ?

- En dépit de tous ses fabuleux talents, ce petit garçon n'a à peu près aucune confiance en lui. Comme on ne l'a pas adopté, il est persuadé qu'il ne vaut rien et qu'il ne peut être aimé. Comme il ne sait pas lire aussi bien que ses camarades, il est convaincu qu'il est complètement stupide et qu'il n'apprendra jamais rien. Le plus terrible, c'est qu'il est sur le point de renoncer. C'est un rêveur, mais le fil qui le relie à ses rêves est près de céder. Je ne permettrai pas que tout le potentiel de Bill, ses espoirs, son optimisme soient gâchés, conclut-elle avec une fougue involontaire.

Le Dr Lehr fronça les sourcils et dit :

- Excusez-moi de mettre ça sur le tapis, Christine, mais n'est-ce pas vous qui faisiez de grandes mises en garde contre la tentation de s'attacher trop à un patient ?

Avec un sourire triste, le Dr Tumm s'adossa à son bureau, mais elle ne nia pas.

- C'était une règle plus facile à suivre quand tous mes patients venaient de familles riches et qu'ils se considéraient comme « brimés » si on ne leur offrait pas une voiture de sport de cinquante mille dollars pour leur seize ans. Attendez d'avoir travaillé davantage avec des gosses comme Bill, qui sont passés à travers les mailles de ce système que nous avons mis au point pour leur venir en aide. Vous en perdrez le sommeil, même si vous avez l'habitude de dormir comme une souche.

- Vous avez raison, j'imagine, fit-il en soupirant, tandis qu'il lui rendait le dossier. Au fait, pourquoi n'a-t-il été adopté par personne ?

Christine haussa les épaules.

- C'est dû à un manque de chance aussi bien qu'à une mauvaise organisation. D'après le dossier du service social de l'enfant et de la famille, il a été abandonné dans une ruelle alors qu'il n'avait que quelques heures. Le dossier médical indique qu'il est né avec dix semaines d'avance et qu'en raison de cela et du mauvais état dans lequel il était en arrivant à l'hôpital, il a connu une longue série de complications jusqu'à l'âge de sept ans, période pendant laquelle il était très fragile et hospitalisé périodiquement. Le Service social de la famille lui a trouvé des parents adoptifs quand il avait deux ans mais, en pleine procédure d'adoption, le couple a décidé de divorcer et l'a donc remis entre les mains de l'Assistance publique. Quelques semaines plus tard, il a été placé chez un autre couple que l'on avait passé au crible autant qu'il est humainement possible de le faire, mais Bill a eu une pneumonie, et ces gens, qui avaient perdu un enfant de l'âge de Bill, se sont effondrés et ont renoncé à l'adopter. Ensuite on l'a temporairement envoyé dans une famille mais, au bout de quelques semaines, celui qui était chargé de son dossier a été gravement blessé dans un accident et n'est jamais revenu. A partir de là, tout ne fut plus qu'une suite d'erreurs tragiques, comme on dit. Son dossier a été égaré...

- Quoi ? fit Axel Lehr, incrédule.

- Ne jugez pas trop sévèrement les gens de l'Assistance. Ils sont pour la plupart consciencieux et très dévoués, mais ils sont aussi humains. Etant donné leur surcharge de travail et leur peu de moyens, ils se débrouillent étonnamment bien. Bref, la famille en question, qui avait déjà beaucoup d'enfants à charge, s'est dit que si l'Assistance ne lui trouvait pas de famille adoptive, c'était parce qu'il n'était pas en bonne santé. Le temps que les services sociaux se rendent compte que le dossier s'était perdu dans leur pagaille, il avait cinq ans et avait passé l'âge qui séduit le plus les candidats à l'adoption. Il avait aussi un lourd passé médical et, quand on le retira à sa famille d'accueil pour le mettre dans une autre, il fit aussitôt des crises d'asthme. Il a manqué une grande partie du CP et du CEI, mais il était « tellement gentil » que ses institutrices le faisaient quand même passer en classe supérieure. Ses nouveaux parents adoptifs avaient eux-mêmes trois enfants handicapés. Ils étaient donc tellement occupés qu'ils ne remarquèrent pas que Bill ne suivait pas à l'école, d'autant plus qu'il ne redoublait pas. En CM1, Bill s'est lui-même rendu compte qu'il était incapable de faire ce qu'on lui demandait. Alors il a fait semblant d'être malade pour rester à la maison. Quand les parents s'en sont aperçus, ils l'ont obligé à retourner à l'école. Il a donc trouvé un autre moyen d'y échapper. Il a commencé à faire l'école buissonnière et à traîner chaque fois que c'était possible avec les gosses des rues. Je vous l'ai déjà dit, il est bagarreur, audacieux et vif. Ils lui ont appris à chaparder et à se débrouiller pour qu'on ne remarque pas son absence en classe.

Le reste, vous le connaissez. Il a fini par se faire prendre pour absentéisme et vol à l'étalage, et on l'a envoyé à Zusammen, comme tous les enfants qui se conduisent mal dans leur foyer d'accueil. Il y a quelques mois, il s'est fait embarquer, injustement à mon avis, avec un groupe de garçons plus âgés qui lui faisaient une démonstration de leurs talents. Bill n'était qu'un observateur fasciné, conclut-elle avec un rire étranglé. Il m'a proposé de me montrer comment faire démarrer un moteur en mettant les fils en contact. Vous imaginez ça, ce poussin aux immenses yeux innocents sait faire démarrer une voiture sans clé ! Cela dit, il ne se hasarderait pas à la voler. Il ne prend que ce que les enfants de Zusammen peuvent utiliser.

Avec un sourire entendu, Lehr se pencha vers la glace.

- Je suppose qu'ils n'ont rien contre un crayon rouge, un stylo bille et une poignée de bonbons.

- Comment ?

- Pendant que vous parliez, votre précieux patient a dérobé tout cela dans la salle d'attente.

- Mon Dieu ! s'écria le Dr Tumm qui ne semblait pas s'en inquiéter vraiment.

- Il est assez rapide pour faire des tours de passe-passe, s'étonna Lehr sans grand enthousiasme. Je vais le chercher avant qu'il trouve le moyen d'escamoter cet aquarium. Je parie que les enfants de Zusammen adoreraient les poissons exotiques.

- Les Tümper doivent m'appeler de Loitsche pour me dire exactement quand ils seront prêts à l'accueillir, fit le Dr Tumm en regardant sa montre.

Au même moment l'interphone sonna et l'on entendit la voix de la réceptionniste :

- Mme Tümper au téléphone, docteur Tumm.

- Et voilà ! fit joyeusement Christine.

Axel Lehr jeta un coup d'½il à sa propre montre.

- Ma première séance avec Lisa Turpin est dans quelques minutes.

Il se dirigea vers la porte qui donnait dans son bureau, posa la main sur la poignée et déclara :

- Je viens de me rendre compte que, dans votre programme, la charge de travail est très injustement répartie, plaisanta-t-il. Vous travaillez avec un petit garçon qui vole des crayons et des bonbons pour les donner aux pauvres, et vous me refilez Lisa Turpin qui veut tuer son beau-père. Vous avez Robin des Bois et moi Lizzie Borden !

- Vous adorez les défis, répliqua Christine Tumm en riant. Je vais demander à l'Assistance de transférer Mme Martins de Zusammen dans une section où elle ne s'occupera que de bébés et de petits enfants. Elle est parfaite pour eux parce qu'ils sont câlins et qu'ils n'enfreignent pas les règlements. Elle ne sait pas y faire avec les adolescents. Elle est incapable de distinguer entre une bénigne rébellion et la délinquance juvénile.

- Vous ne seriez pas par hasard en train de vous venger d'elle parce qu'elle a dit à votre réceptionniste que Bill chiperait tout ce qui lui tomberait sous la main?

- Non, dit le Dr Tumm en décrochant le téléphone. Mais c'était un excellent exemple.

Quand elle eut raccroché, le Dr Tumm se leva et se dirigea vers la porte, impatiente d'apprendre à M. Bill Devilish la surprise qu'elle lui réservait.

A SUIVRE...

Chapitre 2 : 27/02/2010

Chapitre 2 :

- Bill, dit Christine dans l'embrasure de la porte, entre, s'il te plaît. Les tests sont terminés. J'ai tous les résultats là, ajouta-t-elle, tandis que Bill refermait derrière lui.

Au lieu de s'asseoir dans un fauteuil, le jeune patient prit position devant le bureau de Christine, les pieds légèrement écartés, les mains enfouies dans les poches de son jean. Il haussa les épaules d'un air dégagé mais ne posa pas de question car, Christine le savait, il redoutait la réponse.

- Tout ce programme est idiot, dit-il. Vous ne saurez rien sur moi avec des tests et des entretiens.

- J'ai beaucoup appris sur toi, Bill, depuis les quelques mois que nous nous connaissons. Veux-tu que je te le prouve ?

- Non.

- Je t'en prie, laisse-moi te dire ce que j'en pense.

- Vous allez le faire, que je le veuille ou non, dit-il avec une moue malicieuse.

- Tu as raison, acquiesça le Dr Tumm en réprimant un sourire devant tant d'astuce.

Elle n'utilisait pas d'ordinaire les méthodes brutales qu'elle appliquait à Bill. Celui-ci était par nature trop intuitif et trop rompu à l'école de la rue pour se laisser leurrer par les phrases sucrées et les demi-vérités.

- J'ai appris que, malgré toutes les audaces et toute la provocation dont tu fais preuve devant tes compagnons, tu éprouves sans cesse une peur bleue. Tu ne sais ni qui tu es ni ce que tu seras. Tu ne sais ni lire ni écrire et tu es donc convaincu que tu es stupide. Tu sèches les cours parce que tu n'es pas au niveau des enfants de ton âge et que ça te fait terriblement souffrir qu'ils se moquent de toi en classe. Tu as l'impression d'être piégé, impuissant, et tu détestes ça. Tu sais que tu n'as pas été adopté quand tu étais plus jeune et que ta mère t'a abandonné. Tu as décidé depuis longtemps que, si ni tes parents naturels ni tes familles d'accueil ne t'ont gardé, c'était parce qu'ils avaient compris que tu ne donnerais « rien de bon », que tu n'étais ni assez intelligent ni assez joli. Tu t'es donc laisser pousser les cheveux et tu t'es mis à voler, mais tu n'es pas plus heureux pour autant. Rien ne semble avoir pour toi d'importance, et c'est bien là le problème. Quoi que tu fasses, tout le monde s'en fiche — sauf quand tu as des ennuis —, et tu te détestes parce que tu veux être pris en compte.

Le Dr Tumm se tut pour le laisser méditer ces derniers propos avant de poursuivre sans ménagement :

- Tu veux compter pour quelqu'un, Bill. Si tu devais n'avoir qu'un souhait, ce serait celui-là.

Bill sentit des larmes humiliantes lui piquer les yeux, tandis que l'implacable discours du Dr Tumm atteignait sa cible, et il cligna pour les refouler.

Christine Tumm, qui remarqua ses yeux humides, sut qu'elle avait touché une corde sensible.

- Tu ne veux ni espérer ni rêver, poursuivit-elle d'une voix plus douce, mais tu ne peux pas t'en empêcher, alors tu inventes des histoires fabuleuses que tu racontes aux petits de Zusammen, des histoires d'enfants seuls et laids qui trouvent un beau jour une famille, l'amour et le bonheur.

- Vous vous trompez sur toute la ligne ! protesta vivement Bill en rougissant jusqu'à la racine des cheveux. Vous me prenez pour une poule mouillée pleurnicharde. Je n'ai besoin de personne pour m'aimer et les enfants de Zusammen non plus. Je n'en ai pas besoin et je n'en veux pas ! Je suis heureux...

- Ce n'est pas vrai. Aujourd'hui nous allons nous dire toute la vérité, et je n'ai pas tout à fait fini. Voilà la vérité, Bill, déclara-t-elle en soutenant le regard de l'enfant avec une force tranquille. Pendant cette période d'examens, nous avons découvert que tu es un petit garçon courageux, très bien et très intelligent.

Elle sourit devant l'expression à la fois dubitative et ébahie de Bill avant d'enchaîner :

- Si tu n'as appris ni à lire ni à écrire, c'est uniquement parce que tu as tellement manqué de cours quand tu étais malade que tu n'as pas pu les rattraper. Ça n'a rien à voir avec tes capacités d'apprentissage, c'est-à-dire avec l'intelligence. Pour rattraper ton retard tu n'as besoin que d'une chose : que l'on te donne un coup de main. A part ça, fit-elle en changeant de sujet, tu as aussi un besoin naturel, parfaitement naturel, d'être aimé pour ce que tu es. Tu es très sensible, et c'est pour cela que l'on te heurte si facilement. C'est aussi pour cela que tu n'aimes pas que l'on fasse de la peine aux autres enfants et que tu t'efforces de leur faire plaisir en leur racontant des histoires et en volant pour eux. Je sais que cette idée te déplaît mais, crois-moi, la sensibilité est l'une de tes grandes qualités. A présent, il ne nous reste plus qu'à te mettre dans un environnement qui t'aidera à devenir le jeune homme que tu seras un jour.

Bill pâlit à l'idée que cet environnement, un mot qu'il ne connaissait pas, devait ressembler à une institution, peut-être même à une prison.

- Je t'ai trouvée des parents adoptifs. Gorden et Simone Trümper. Mme Trümper a été enseignante et elle a très envie de t'aider à rattraper ton retard scolaire. Le révérend Trümper...

Bill bondit de son fauteuil comme si on venait de lui marquer le dos au fer rouge.

- Un prêcheur ! explosa-t-il en secouant la tête au souvenir des sermons sur l'enfer et la damnation qu'il n'avait que trop entendus à l'église. Non merci, je préfère aller en taule.

- Tu n'as jamais été en taule et tu ne sais pas ce dont tu parles, fit le Dr Tumm. Il y a quelques années, Gorden et Simone Trümper se sont installés dans une petite ville du Texas. Ils ont deux fils qui ont cinq et trois ans de plus que toi et, contrairement aux autres foyers d'accueil que tu as connus, tu seras le seul enfant de l'Assistance. Tu feras vraiment partie de la famille, Bill. Tu auras même ta propre chambre. J'ai parlé de toi à Gorden et à Simone, et ils ont hâte de t'accueillir chez eux.

- Pour combien de temps ? demanda Bill qui s'efforçait de ne pas s'emballer pour une solution provisoire, de toute façon vouée à l'échec.

- Pour toujours, à condition que tu t'y plaises et que tu acceptes d'obéir à une règle stricte qu'ils s'imposent à eux-mêmes et à leurs enfants : l'honnêteté. Ce qui signifie : plus de vols, plus de mensonges et plus d'école buissonnière. Ils pensent que tu en es capable et ils sont très impatients que tu fasses partie de la famille. Mme Trümper m'a appelée il y a quelques minutes, et elle était sur le point de partir acheter des jeux et des tas de choses pour t'aider à apprendre à lire le plus vite possible. Elle t'attend pour choisir la décoration de ta chambre. Comme ça, elle sera à ton goût.

- Ils ne savent pas que je me suis fait choper, n'est-ce pas ? demanda-t-il en réprimant une explosion de joie. Je veux dire pour avoir séché les cours ?

- Pour absentéisme et pour tentative de vol de voiture, précisa le Dr Tumm. Si, ils savent tout.

- Et ils veulent quand même que je vive avec eux ? railla Bill d'un ton coupant. Ils doivent vraiment avoir besoin de l'argent des services sociaux !

- L'argent n'a rien à voir avec leur décision ! rétorqua le Dr Tumm avec une sévérité que contredisait une esquisse de sourire. Ce sont des gens très particuliers. Ils ne sont pas financièrement riches, mais ils estiment l'être d'autres manières, par d'autres bienfaits, et ils veulent partager ces bienfaits-là avec un enfant qui le mérite.

- Et ils croient que je le mérite ? persifla Bill. Personne ne voulait déjà de moi avant que j'aie un casier judiciaire.
Pourquoi me voudrait-on aujourd'hui ?

Le Dr Tumm ignora sa question, se leva et fit le tour de son bureau.

- Bill, dit-elle doucement en attendant que le petit garçon relève les yeux, je pense que tu le mérites plus que tous les enfants que j'ai eu le privilège de rencontrer.

Ce compliment magnifique, sans précédent, fut suivi d'un des rares gestes d'affection qu'on lui ait manifesté jusqu'alors. Le Dr Tumm posa sa main sur la joue de Bill et dit :

- Je ne sais pas comment tu as pu rester aussi doux et charmant, mais crois-moi, tu mérites que je t'aide et que les Trümper t'aiment comme je pense qu'ils le feront.

Bill haussa les épaules en essayant de se blinder contre toute déception éventuelle mais, quand il se leva, il ne put dissimuler toute l'espérance qu'il avait au c½ur.

- Ne comptez pas là-dessus, docteur Tumm.

- Je compte sur toi. Tu es un garçon extrêmement intuitif et intelligent, qui saura ce qui est bon.

- Vous êtes vraiment très forte, dit Bill avec un soupir d'espoir et de crainte en l'avenir. Vous réussissez presque à me faire croire à cette histoire.

- Je suis très forte, reconnut le Dr Tumm. Et c'est très intelligent de ta part de l'avoir compris.

En souriant, elle posa la main sur le bras de Bill et lui déclara avec une solennité attendrie :

- Est-ce que tu m'écriras bientôt pour me dire où tu en es?

- Bien sûr, répondit Bill en haussant à nouveau les épaules.

- Les Trümper se moquent de ce que tu as fait dans le passé. A partir de maintenant, ils font confiance à ton honnêteté. Est-ce que tu es prêt, toi aussi, à oublier le passé pour leur permettre de t'aider à devenir l'être merveilleux que tu as en toi ?

Devant cette flatterie on ne peut plus inhabituelle, Bill eut un petit rire gêné et roula des yeux ronds comme des billes.

- Oui. Pour sûr.

- Penses-y, Bill, poursuivit gravement Christine pour que le petit garçon ne minimise pas l'importance de ce nouvel avenir. Simone Trümper a toujours désiré un autre enfant, mais tu es le seul qu'elle n'ait jamais invité à venir vivre chez elle. A partir de ce moment, tu repartiras de zéro. Tu seras aussi immaculé qu'un nouveau-né.
Tu comprends ?

Bill ouvrit la bouche pour acquiescer, mais il avait une drôle de boule dans la gorge et se contenta de hocher la tête.

Christine Tumm sonda les immenses yeux chocolat du gamin et sa gorge se noua. Elle glissait les doigts dans ses cheveux.

- Tu as de superbes cheveux, murmura-t-elle. Ils sont beaux, épais.

Bill retrouva enfin la parole et son front se plissa d'inquiétude.

- La dame, Mme Trümper, elle ne va pas me les couper, n'est-ce pas ?

- A moins que tu ne le souhaites.

L'humeur sentimentale de Christine s'estompa quand Bill s'en alla. Elle avait laissé la porte du bureau entrouverte et, comme la réceptionniste était en train de déjeuner, elle dut se lever et aller la fermer elle-même. Elle avait déjà une main sur la poignée quand elle aperçut Bill, qui avait fait un crochet par la table basse sans s'y arrêter vraiment avant de faire un nouveau détour pour passer devant le bureau vide de la réceptionniste.
Une grosse poignée de bonbons brillait sur la table basse. Et le crayon rouge et le stylo bille avaient réapparu sur le bureau.

- Tu veux vraiment repartir de zéro, n'est-ce pas, mon chéri ? murmura Christine d'une voix rendue rauque par la joie et la fierté du travail accompli. C'est très bien !

A suivre...